Virus, colibris, grenouilles… Les petits animaux perdus de « l’engagement citoyenniste ».

Moi-même en compagnie des équipes d'Antifa-net.fr, de Rebellyon et d'Indymedia, lors du renouvellement de notre CDD de 12 mois.

J’ai déjà évoqué à plusieurs occasions, que ce soit sur ce blog ou sur les réseaux sociaux, la façon dont les idées d’extrême-droite arrivent à se frayer un chemin jusqu’à la gauche, au sens le plus large du terme. J’ai bien entendu reçu une volée de retours indignés à chaque fois, m’accusant d’assimilation. S’il est vrai que je n’ai pas pris de pincettes, ces accusations à mon encontre sont surtout le fait d’une lecture partielle de mes billets. Affirmer que quelqu’un est d’extrême-droite est une chose bien différente que de dire qu’il diffuse ces idées. Je fais cette distinction ; seuls les défenseurs des « cibles » de mes billets ont fait cet amalgame.

Moi-même en compagnie des équipes d'Antifa-net.fr, de Rebellyon et d'Indymedia, lors du renouvellement de notre CDD de 12 mois.

Moi-même en compagnie des équipes d’Antifa-net.fr, de Rebellyon et d’Indymedia,
lors du renouvellement de notre CDD de 12 mois.

 

On m’a aussi traité de collabo du système, de fasciste, de police politique de la bien-pensance et autres poncifs se voulant insultants, termes issus de et utilisés par l’extrême-droite (oui, outre les idées, le langage des fachos est aujourd’hui repris par beaucoup de gens se déclarant de gauche ou simplement « républicains »). Mes détracteurs ont plusieurs fois émis l’hypothèse que je serais payé (au choix : par la CIA, par le « lobby sioniste » ou carrément par le gouvernement) pour faire ce blog ; soyons un minimum sérieux, voulez-vous ? A mon grand dam, rien ne tombe dans mon escarcelle quand je publie un billet. J’y perds (temps libre, patience, espoir…) d’ailleurs plus que je n’y gagne. Pourquoi m’évertuè-je donc à « balancer » ? Parce que la propagation des idées de merde m’inquiète au plus haut point. Pas vous ?

Bref.

 

Quand l’indignation prend le pas sur la révolte.

La première pire chose qui soit arrivée au militantisme ces dernières années est l’engagement citoyenniste apolitique, phénomène hérité des Indignés qui, facile d’accès et simple à comprendre, a fait glisser un anticapitalisme originellement basé sur la lutte des classes à un ersatz poli et légaliste, qui sous des couverts « collectifs » ne parle que de solutions individuelles pour essayer de s’en tirer le mieux possible malgré le capitalisme. Qu’elle soit écolo, monétaire ou souverainiste, chaque « tendance » présente son projet comme LA solution miracle qui, si elle se mettait en place, règlerait tout le reste – on cherche d’ailleurs souvent dans les textes et statuts de ces organismes ce que peut être ce « reste » pour eux – comme par enchantement.

La faute en partie aux organisations politiques et syndicales qui se sont « coupées » des travailleurs, chômeurs, retraités et étudiants, en abandonnant toute notion de « lutte de classe » dans leurs pratiques et/ou leurs statuts. Abandon accentué par les nouvelles formes du salariat, de plus en plus précaire et dans lequel le travailleur est amené à beaucoup bouger (intérims, CDD, mutations…), réduisant à néant la solidarité à long terme sur le lieu de travail. Des groupes se constituent donc d’eux-mêmes en-dehors de ce cadre.

Mais cet engagement, tout aussi sincère soit-il, reste de fait en-dehors du terrain de la lutte pour se retrancher sur internet et dans des réunions de discussions dont le seul but est… la discussion (Non, je ne suis pas très honnête : ils signent aussi des pétitions et envoient des courriers colériques au président de la République). Et parce qu’il n’y a plus aucune référence au militantisme « traditionnel » et une méconnaissance flagrante de l’histoire des luttes – ne serait-ce qu’en France, ne parlons même pas de l’international – ces mouvements perdent un temps considérable à réinventer des concepts vieux comme avant La Commune de Paris pour au final passer complètement à côté en cherchant à changer les choses en faisant avec le capitalisme.

 

Faire de la politique sans positionnement politique.

La deuxième pire chose qui soit arrivée au militantisme ces dernières années s’appelle Etienne Chouard. Professeur de sciences éco, Chouard a été « révélé » par Attac (qu’on ne remercie pas au passage) en 2005, en plein référendum sur le Traité de Rome. Sollicité de toutes parts, le gars Etienne s’est senti pousser des ailes de sauveur de l’humanité en croyant avoir découvert le nœud de tous les problèmes. Fort de sa nouvelle notoriété, il s’est penché sur son bureau, devant sa bibliothèque désormais aussi célèbre que le canapé rouge d’Alain, a fait des ctrl+C / ctrl+V de textes trouvés sur internet, mis le tout plus ou moins en ordre et a balancé son concept du tirage au sort, croyant avoir inventé l’eau chaude. Le problème est que Chouard affirme que le tirage au sort, qu’il présente à tort comme la seule incarnation possible de la démocratie directe, réglerait tous les problèmes liés au capitalisme. Et il évacue donc, sans que cela ne semble choquer ses adeptes, toute la dimension politique et sociale d’un revers de la main (voir illustration ci-dessous). Et lorsqu’il aborde le domaine économique – matière qu’il enseigne ! – il s’en tient à un retour miraculeux au franc comme remède miracle ; pas un mot sur le salariat, le chômage, la production, la consommation, etc.

Deux captures d'écran faites sur le site d'Etienne Chouard, égérie de ces gens qui veulent parler avec tout le monde.

Sur ces deux captures d’écran faites sur son site, Etienne Chouard nous explique que
le sexisme, le racisme, l’homophobie, c’est pas très grave au final.

 

Qu’il se contente d’ignorer la majorité des luttes passe encore… Le gros problème avec ce monsieur, c’est qu’il bouffe à tous les râteliers du moment qu’il peut parler de son concept hasardeux. Il a d’ailleurs beau se défendre de rechercher la notoriété en matraquant des « c’est à vous de faire les choses, pas à moi », on se demande alors bien pourquoi il est chaque semaine quelque part en France seul à parler lors de ses conférences, et pourquoi il abreuve internet de centaines (milliers ?) de ses vidéos…

Que ce soit pour une conférence avec la soralienne Marion Sigaut, une discussion avec le survivaliste Piero San Giorgio ou des rencontres-débats aux universités d’été de l’UPR d’Asselineau avec Robert Ménard et Alain Benajam, Chouard répond toujours présent. Parce que Chouard « parle avec tout le monde » ; et plus que ça, Chouard arrive à dire que des gens et idées d’extrême-droite sont intéressants. Que les choses soient claires : non, je ne pense pas que Chouard est d’extrême-droite. Simplement qu’il est… simplet et opportuniste. En ne trouvant rien à redire et en légitimant la présence d’individus (et donc d’idées) d’extrême-droite dans ses assemblées constituantes, Chouard a ouvert grand la porte et les bras aux fascistes qui n’ont même plus besoin de se cacher pour infiltrer ces mouvements s’affirmant citoyennistes.

Alors Etienne, quel est votre avis sur l’abolition du salariat ?

 

Laisser entrer l’extrême-droite, et il est déjà trop tard.

Outre le fait que l’on ne peut pas faire tomber ou lutter contre le capitalisme avec le revenu universel, le retour au franc ou la pratique de la permaculture, le gros problème de ce non-positionnement politique est donc qu’il laisse le champ libre à quiconque pour venir poser qui ses bonnes idées, qui ses grosses bouses. Et il faut bien admettre qu’au jeu de l’infiltration et du noyautage, les poseurs de bouses fascistes sont bien plus forts que « nous ».

Cette infiltration je l’observe localement – et la dénonce à l’occasion – depuis un bail. J’accordais jusqu’ici le bénéfice du doute à tous ces « mouvements », tablant sur une certaine naïveté politique des « militants » qui s’y impliquent. Je m’aperçois qu’il n’en est plus rien aujourd’hui, ceux-ci reprenant à leur compte des concepts, des discours, des façons de s’exprimer venant des milieux conspirationnistes et de l’extrême-droite, et se réjouissant de voir leurs « actions » relayées par les médias de ces mêmes milieux, quand ils ne les diffusent pas tout simplement de leur côté.

Des grenouilles révolutionnaires girondines surgissent de casseroles révolutionnaires islandaises.

Des grenouilles révolutionnaires girondines surgissent de casseroles révolutionnaires islandaises.

 

Comme par exemple avec le mouvement récemment créé de la Révolution des Grenouilles qui regroupe des membres bordelais des Gentils Virus (fan-club de Chouard), de Démocratie Réelle et des Colibris (fan-club de Pierre Rabhi). J’ai découvert ces grenouilles (surgissant de casseroles comme on le voit ci-dessus ; doit-on y voir un lien avec la révolution du même nom qui avait émergé en Islande en 2008 avant de retomber mollement dans le plus grand silence ?) via une conférence organisée par elles autour… d’Etienne Chouard bien sûr ! Et du coup, taquin, j’ai un peu échangé sur les réseaux sociaux avec quelques-uns de ces amphibiens citoyens, voir s’ils parlaient eux aussi avec tout le monde. Que n’avais-je pas fait ! Une pluie de grenouilles énervées m’est tombée sur le râble pour avoir osé critiquer maître Chouard et sa solution miraculeuse. Et je me suis vite rendu compte que ces aficionados de la démocratie « Française Des Jeux » avaient les mêmes travers que leur inspirateur.

Leur conférence du 21 août a donc été relayée en masse par l’extrême-droite, le site Infos Bordeaux en tête (qui eut du coup droit à plusieurs « j’aime » de Grenouilles lorsqu’il a partagé son article à ce sujet sur Facebook), par l’Action Française Etudiante de Bordeaux et par des membres d’Egalité & Réconciliation Aquitaine. « Ils sont libres de relayer ce qu’ils veulent » m’a-t-on rétorqué. Mais nos grenouilles savent-elles que des membres des mouvements précédemment cités ont participé aux ateliers qui ont suivi la conférence ? SI oui, n’y voient-elles aucun problème ? Et lorsque je notai que si Chouard était à ce point relayé par ce genre d’orgas, il fallait peut-être se poser quelques questions, non ? Et bien apparemment, non. Et que par la suite l’enregistrement vidéo de cette conférence ait été relayé par des sites comme Agoravox ou carrément Croah, n’a pas plus troublé l’esprit démocratique de nos citoyens aux pattes palmées…

Donc, plutôt que de focaliser, comme nous le faisons tous – et avec raison ! – , sur les liens plus ou moins avoués de ces mouvements avec l’extrême-droite, penchons-nous plutôt sur les idées qu’ils défendent afin de bien voir qu’ils n’ont absolument rien de révolutionnaire et s’inscrivent au contraire, même s’ils prennent des chemins de traverse, dans le même réformisme mou et libéral que les partis politiques traditionnels en place. Les argumentaires qui suivent ne sont en aucun cas exhaustifs (je suis seul à faire ce blog et j’ai aussi un travail, des amis, des loisirs, et donc autre chose à faire qu’éplucher pour les démonter tous les textes de ces « citoyens ») et ne sont donnés qu’à titre d’exemples pour démontrer les pièges et fausses bonnes idées que sont ces solutions dont on nous rabâche les oreilles.

 

Le tirage au sort.

Les défenseurs du tirage au sort comme alternative au suffrage universel (et dont on peut lire l’argumentaire sur des sites comme Le Message, les Gentils Virus ou Vraie Démocratie, les chouardiens multipliant, à l’instar de la Manif Pour Tous, les collectifs et sites pour inonder internet et les réseaux sociaux de leur bonne parole) prennent tous comme référence, Chouard le premier, la démocratie athénienne. Bien. Se référer au passé n’est pas gênant en soi si l’on adapte toutefois le modèle en question au monde actuel. Car si cette démocratie fonctionnait, c’est qu’elle était basée sur l’esclavage. Les esclaves travaillaient pour les citoyens qui disposaient ainsi de tout leur temps pour gérer la cité. Seuls ces derniers pouvaient être tirés au sort et participer aux assemblées populaires. Sachant que le statut de citoyen étant alors refusé aux femmes et aux étrangers, cette démocratie athénienne soi-disant quasi-parfaite était au final gérée par un nombre limité de « citoyens professionnels » un minimum fortunés pour ne pas avoir à travailler, et donc tout aussi aristocratique, élitiste et oligarchique que les démocraties actuelles.

Concernant le tirage au sort en lui-même, en quoi s’en remettre au hasard – et donc, quelque part, au domaine de la superstition voire du religieux pour certains – rendrait-il sa souveraineté au peuple, comme aiment à le clamer ses défenseurs ? N’est-il pas tout aussi efficace, comme cela est pratiqué dans les assemblées générales de nombreuses organisations libertaires, de simplement choisir une personne chargée d’un mandat ? Dans ce dernier cas, il est toujours possible de contester telle ou telle personne proposée pour assurer tel ou tel mandat. Avec le tirage au sort, pourra-t-on contester un ou une tiré-e au sort ? Et qui va tirer au sort ces mandatés ? Un tirage au sort peut se truquer tout aussi facilement, voire plus, qu’une élection. Quitte à se référer à l’histoire, et s’ils veulent vraiment parler de démocratie directe, qu’ils aillent donc faire un tour sur les courtes expériences des communes libres (de Paris certes, mais pas uniquement) ou de l’Espagne communiste-libertaire de 1936 qui fut, malgré ses imperfections et sa brièveté, un modèle de société réellement égalitaire, et qui s’avéra même fonctionner mieux que le capitalisme.

 

La constituante.

Outre le tirage au sort, va de pair chez ses défenseurs l’idée d’écrire une nouvelle constitution, rédigée par « le peuple » et ayant pour but de « cadrer les politiques ». Pour info, une constitution existe déjà, avec des règles à respecter. Tout le monde sait que beaucoup d’élus (pour ne pas dire tous) ont enfreint au moins l’une de ces règles. Pensez-vous vraiment que comme par magie, avec une nouvelle constitution et de nouvelles règles, sous prétexte qu’elle aura été écrite par ce fameux « peuple », les politiques vont d’un coup d’un seul devenir des modèles de probité ? Pas tant que la prise d’un quelconque pouvoir sera possible.

Et cette constitution, ou constituante, qui va l’écrire ? Le peuple on vous dit ! Donc, à nouveau – parce que c’est l’idée du siècle – par des personnes tirées au sort et qui se seront au préalable portées volontaires. Ces personnes, nous dit-on, pourront sur des sujets précis et pointus faire appels à des experts pour les conseiller et les aider à rédiger certains points, ces derniers étant ensuite validés ou invalidés par « le peuple ». Voyez-vous le problème ? Comment des gens non-qualifiés pour traiter un point particulier vont-ils se retrouver d’un coup assez qualifiés pour juger les avis des experts à qui ils ont fait appel ? Allo, Etienne, faudrait arrêter de dire n’importe quoi maintenant…

 

Le revenu de base.

Comme beaucoup, j’ai dû trouver séduisante cette idée la première fois que j’en ai entendu parler. Mais il ne faut pas longtemps pour se rendre compte que ce « combat » n’est qu’un leurre, un aménagement temporaire qui ne résoudrait rien au final. Un revenu minimum pour tous et sans conditions est une jolie idée… dans l’absolu. Car au sein de notre société capitaliste, la mise en place d’un tel revenu entraînerait immanquablement dans les quelques mois qui suivraient une hausse du coût de la vie, comme on dit poliment dans les journaux. Les patrons et leurs profits indécents face aux salaires de misère qu’ils nous lâchent seraient toujours là ; les propriétaires et leurs biens vétustes loués à prix d’or seraient toujours là ; l’exploitation de l’homme par l’homme serait toujours là.

Les besoins essentiels comme la nourriture, et surtout les loyers, seraient illico revus à la hausse, et la précarité serait très rapidement, et à nouveau, le lot quotidien de celles et ceux qui ne voudraient pas ou peu travailler. Ce temps dégagé originellement pour l’émancipation de l’individu, serait à nouveau mis à contribution pour trouver des solutions quotidiennes pour ne pas sombrer dans la misère. Et le seul fait que des ultra-libéraux, ou des réacs comme Christine Boutin, défendent aussi ce projet devraient faire se poser des questions. En attendant, battons-nous pour de meilleurs (bas) salaires et de meilleures prestations sociales ; ou tout au moins pour les conserver en l’état vu à quel point ils sont attaqués depuis quelques années.

 

L’écologie.

Un gros dossier sur les Colibris et tous les mouvements et organisations empreintes d’écologie spirituelle devrait bientôt paraître sur un site ami. Je ne m’étendrai donc pas sur cette partie mais posterai dès parution le lien en question. L’on peut en attendant en lire un peu sur l’arnaque financière et les relations douteuses de l’entreprise Rabhi.

 

La démocratie, c’est comme un flic sympa.

Jamais aucun de ces mouvements ne prend vraiment en compte la dimension économique, à savoir l’égalité économique et donc, pour faire court, la disparition indispensable du salariat et de la propriété privée (des moyens de production en premier lieu). Tous ne veulent, sous leurs atours « révolutionnaires », que réformer le capitalisme. Et pourquoi cette fixette sur la démocratie ? Sous prétexte que ce sont les Athéniens qui l’ont inventée, c’est d’eux qu’il faudrait s’inspirer ? Bon. Mais si l’on suit cette même logique, il faudrait alors que seuls les barbiers soient autorisés à pratiquer des actes chirurgicaux (et sans anesthésie !) puisqu’il en était ainsi aux débuts de la chirurgie…

Ces mouvements, avec leurs(s) solution(s) si simple(s) à comprendre et à appliquer, sont certes séduisants. Mais en ne s’attaquant pas directement à la source de tous les maux (c’est à dire, pour utiliser le gros mot qu’ils ne veulent ni prononcer ni écrire : le capitalisme), et qui plus est en n’abordant jamais des sujets primordiaux et inséparables du capitalisme comme le racisme ou le sexisme, se battent pour du rien tout en offrant l’opportunité à l’extrême-droite de diffuser ses idées réactionnaires.

Donc un dernier conseil pour la route : dès que vous voyez les mots « citoyen », « démocrate », « humaniste » et/ou « ni de droite, ni de gauche », fuyez ! Idem si ces mêmes personnes ou mouvements vous disent combattre « l’oligarchie », « l’atlantisme », « les banksters » et « l’européisme ».