Quand Juppé fait la leçon aux musulmans de France.

On parle beaucoup du dernier billet de blog de notre Alain Juppé dans lequel il appelle doubiens et doubiennes à voter PS pour « faire barrage au FN » (comme Carignon, exclu du RPR en 1990 pour ce même motif par son secrétaire général : Alain Juppé). Mais étrangement, le billet précédent, daté du 19 janvier, qui faisait plus que flirter avec le racisme bienveillant du temps des colonies n’a pas provoqué la moindre réaction. À croire que voter à gauche est moralement beaucoup plus grave que tenir des propos racistes.

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Je ne cherche aucunement ici à défendre l’islam, pas plus émancipatrice qu’une autre religion, mais à pointer les propos d’Alain Juppé ; propos que l’on retrouve chez une grande majorité de la classe politique, de droite ou de gauche. Critiquer les religions, d’accord. Mais n’en attaquer qu’une, via ses adeptes, et par un angle raciste qui plus est, non.

Et l’extrême-droite a beau traiter le pauvre Alain de « suce-babouche », nous allons voir que tout cela n’est que de l’opportunisme politicard – comme son appel à voter PS – et que Juppé est au fond de lui tout aussi raciste que les lecteurs d’Infos Bordeaux.

Dans son billet, intitulé « Continuer à vivre ensemble », Juppé, après avoir fait montre de son émotion suite aux millions de français rassemblés dans les rues pour défendre une hypothétique liberté d’expression, fait son laïus attendu sur le maintien de « l’ordre républicain ». Dans ce domaine, il s’y connaît plutôt bien, l’ayant appliqué par exemple lors de l’expulsion des sans-papiers de l’église Saint-Bernard lorsqu’il était Premier ministre.

L'ordre républicain pas du tout raciste lors de l'évacuation violente de l'église Saint-Bernard en 1996.

L’ordre républicain pas du tout raciste lors de l’évacuation violente de l’église Saint-Bernard en 1996.

Sur quoi il s’inquiète, à raison, de voir que ses « compatriotes juifs se sentent (…) menacés par la multiplication des paroles et des actes racistes et antisémites » et de constater que ses « compatriotes musulmans sont eux aussi la cible de menaces ou d’attaques inadmissibles. » Bien, mais…

Car oui, il y a un mais posé par Alain un peu plus loin dans son billet. Un mais qui ne concerne que les musulmans :

Je pense à la communauté musulmane, aux musulmans de France qui eux aussi doivent relever de redoutables défis. D’abord la sécurité: elle doit leur être garantie comme à tous les citoyens. Les actes anti-musulmans doivent être réprimés comme tous les actes de racisme. La République a ce devoir vis-à-vis de « ses » musulmans.

Mais en retour les musulmans de France ont des devoirs vis-à-vis de la République. Il nous faut ouvrir ce débat sans passion mais sans hypocrisie.

Le message est clair, non ? La République se doit de « garantir la sécurité de ses citoyens », mais apparemment, pour certains, c’est soumis à conditions. Trois fanatiques religieux ont fait un carton à la Kalachnikov, et c’est tout naturellement qu’Alain Juppé s’adresse à tous les musulmans de France. Hop, le petit raccourci djihadistes = musulmans qui permet de s’adonner au racisme bienveillant, toujours bien ancré dans les esprits français qui ont bien du mal à accepter que le colonialisme n’est plus. Le grand homme blanc va t’expliquer comment tu dois te conduire, ‘spèce de sauvage. Et le Alain d’y aller de son sermon :

Premier devoir des citoyens musulmans comme de tous les citoyens: accepter, respecter, faire leurs, dans la pratique quotidienne, les valeurs, les principes, les lois de la République. Je n’en citerai que deux, fondamentaux. N°1: la laïcité qui signifie d’un côté la liberté de pratiquer sa religion (ou de ne pas en avoir) et d’un autre côté la prééminence de la loi civile sur la loi religieuse. Pas de confusion des ordres, le temporel et le spirituel chacun dans sa sphère. Conséquence concrète: la charia, pas plus qu’aucune autre loi religieuse, ne saurait en aucun cas prévaloir sur la loi civile. N°2: l’égalité des droits qui découle de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, donc du bloc de constitutionnalité qui fonde notre démocratie. Et parmi ces droits, l’égalité femmes-hommes. Rien de tout cela n’est négociable.

Bon, bon, bon. Je ne sais pas dans quel quartier de Bordeaux habite Juppé, mais il faudra qu’il m’indique où dans la ville il a vu appliquée la charia. D’ailleurs, il faudrait déjà savoir de quelle charia il parle : celle qui fait office de droit et de pouvoir législatif dans des pays islamistes comme les Emirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite ou le Qatar, ou celle qui se limite à respecter à titre individuel le « chemin de la loi de Dieu » ? C’est à dire un certain nombre de rites et actes, comme l’on en trouve dans toutes les religions. A-t-on jamais vu en France un musulman couper la main à un voleur ?

Et il est plutôt drôle de noter que lorsque la sphère catholique se confond avec la sphère politique, comme on a pu le voir ces dernières années avec la Manif pour Tous et ses avatars réactionnaires, ça ne semble pas vraiment gêner Juppé. Bien au contraire : il s’en accommode très bien en intégrant par exemple Edouard du Parc à sa liste pour les municipales. De même, pas de discours moralisateur ou de rappel à l’ordre quand son ancien bras droit, Hugues Martin, monte à la tribune d’un meeting de LMPT33.

Et que Juppé ose faire la leçon sur l’égalité femmes-hommes est assez bidonnant ! Repensons à ses propos ou à ses actes concernant les femmes :

"Les droits des femmes ? Oh hé, c'est bon, hein, j'ai autre chose à faire..."

Dans le premier numéro de Bordelaises Magazine, Alain Juppé exprime, outre une vision de la femme datant du XIX° siècle, à quel point il se sent concerné par les droits des femmes.

Il demande ainsi aux musulmans d’être meilleurs que lui, le français blanc catholique, pour mériter le statut de citoyens. Et pour ceux qui n’auraient pas compris : « Rien de tout cela n’est négociable. » C’est ce qui s’appelle une injonction les amis. Alain Juppé, tranquillou, donne des ordres aux musulmans… Et ce n’est pas fini :

Deuxième devoir de la communauté musulmane, me semble-t-il : s’organiser, s’institutionnaliser si je puis dire, pour permettre un dialogue constructif avec les pouvoirs publics. C’est le cas des chrétiens, catholiques, protestants ou orthodoxes; c’est le cas des juifs; avec les musulmans, les précédentes tentatives, je pense au conseil français du culte musulman, ont été décevantes. Résultat: il est difficile pour les responsables publics, au niveau local comme au niveau national, de trouver des interlocuteurs légitimes qui peuvent s’engager collectivement. Or les sujets ne manquent pas. Par exemple : comment organiser une formation des imams qui garantisse à la République que les lieux de prière ne se transforment pas en sites de propagande contre la République? Comment assurer un financement transparent des lieux de culte ?

Les musulmans de France, contrairement aux autres religions, ne seraient pas organisés malgré l’existence du Conseil Français du Culte Musulman. Il faut dire que ce CFCM a été créé par Sarkozy ; et l’on sait à quel point Juppé et lui s’entendent… Mais ce qui gêne surtout notre spécialiste landais ès religions, c’est que cette tentative d’institutionnalisation des musulmans n’ait apparemment pas marché. En effet, tout en déclarant que les sphères spirituelles et politiques ne doivent pas se confondre, Juppé comme tous les politiques n’aime rien moins que « de trouver des interlocuteurs légitimes » pour contrôler toutes les communautés qui composent son peuple. C’est ainsi que l’on achète la garantie de la paix sociale. Juppé est même prêt à « adapter la loi de 1905 sur la séparation de l’église et de l’Etat » afin que ce dernier puisse « contribuer à la formation des imams ». À défaut et en attendant, c’est à coup d’inculpations pour « apologie du terrorisme » que l’État fait sa guerre sociale contre la jeunesse musulmane – ou perçue comme telle par les ignorants qui nous gouvernent.

Juppé met la laïcité au-dessus de tout, mais d’un autre côté, il aimerait bien que la République puisse fourrer son nez chez les musulmans, que la République puisse les contrôler. « Comment organiser une formation des imams qui garantisse à la République que les lieux de prière ne se transforment pas en sites de propagande contre la République ? » n’est rien d’autre qu’une question rhétorique. Il affirme ainsi que les lieux de prière sont des sites de propagande de l’islamisme fondamentaliste. Encore une fois, rions un bon coup et repensons à cette énorme casserole – parmi tant d’autres – que Juppé se traîne depuis un bail : l’église Saint-Eloi. Ça fait quoi, Alain, d’être en grande partie responsable de l’enseignement à des enfants d’une Histoire revisitée sous un angle pétainiste, négationniste et antisémite ?

Les fidèles de Saint-Eloi prient contre le droit à l'IVG devant la mairie en 2009. Juppé n'avait pas pour autant fait disperser ces religieux en pleine propagande publique.

Les fidèles de Saint-Eloi prient contre le droit à l’IVG devant la mairie en 2009. Croyants et religieux n’ont absolument pas été empêchés de diffuser leur propagande réactionnaire qui empiétait largement sur le domaine politique.

Quand Juppé ferme les yeux sur les comportements « anti-républicains » de la communauté catholique bordelaise, il se permet de faire la leçon à tous les musulmans de France, terminant son billet en leur demandant de se poser la question de « l’islam au XXIème siècle », vu que nous, les civilisés cathos, protestant ou juifs, on se l’est posée depuis un bail, trop évolués que nous sommes… Parce que bon, faudrait voir à ce que les musulmans aient la « volonté de s’intégrer harmonieusement dans la communauté nationale ».

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Alain Juppé s’adresse donc aux musulmans comme il s’adresse aux femmes : en les considérant comme des enfants pas très intelligents, désobéissants et capricieux. Le mépris de l’homme blanc de plus de 60 ans, privilégié de la République. Car pour ce que j’en vois, il ne me semble pas nécessaire de « faire reculer le fanatisme et l’obscurantisme, et faire avancer l’esprit de modération et des Lumières » chez mes collègues de travail musulmans ; ils ont déjà fait ce travail eux-mêmes. De plus, nés ici ou sur un autre continent, ils sont déjà intégrés de fait en vivant parmi et avec nous.

Nous vivons donc une période où celui qui est pour le moment parmi les favoris pour la prochaine présidentielle peut étaler son racisme « ordinaire » sur son site et dans les médias sans que jamais personne ne lui demande de compte ou n’émette la moindre critique sur de tels propos. Pendant ce temps, nous sommes nombreux à apprendre à nos enfants à faire attention à ce qu’ils pourraient dire à l’école ou dans la rue…