Nier l’enfermement pour faire l’éloge de la police.

Nous sommes tombés mardi 7 mai sur un article en ligne de Sud-Ouest informant qu’un « retenu » du CRA de Bordeaux avait mis le feu au matelas de sa « chambre ». L’auteur de l’article y soulignait, en gras, que le CRA venait d’être remis à neuf, suite à un autre incendie provoqué par un détenu en 2009. Tout ça pendant la cérémonie d’hommage aux policiers morts pour la France.

C’est d’ailleurs par cet hommage que débute l’article suivant, posté le lendemain, et dans lequel la talentueuse Florence Moreau va nous démontrer ce que c’est que de faire du journalisme « sous influence » aujourd’hui.

La phrase d’introduction déjà « En pleine cérémonie d’hommage, un incendie est parti d’une chambre du centre de rétention administrative, hier. » avance l’hommage comme étant l’événement important, l’incendie et la révolte du « retenu » ne passant qu’au second plan et devenant, de fait, l’élément perturbateur. C’est pourtant par là que la journaliste a choisi de commencer son article, afin d’appuyer les louanges finales de notre chère, courageuse et valeureuse police.

Cette première partie consacrée à l’incendie « perturbateur » consiste en un premier temps à mettre en avant le courage déployé par le policier qui est intervenu pour « sauver » le « retenu » (en gras, les passages que nous avons jugés révélateurs du parti-pris de Florence Moreau) :
« L’alarme s’est déclenchée et un des fonctionnaires de la Police aux frontières, qui gère le CRA, a immédiatement porté secours à l’Égyptien. Mais ce dernier s’était enfermé dans sa chambre. Le policier est parvenu à l’en sortir, non sans respirer la fumée provoquée par l’incendie. Très rapidement sur place et ne voulant pas interrompre la cérémonie, les pompiers ont fini de circonscrire le feu, déjà attaqué par le personnel du PC de sécurité. Les lieux ont été ventilés. Pris en charge, le policier a été légèrement blessé du fait des émanations. Mis à l’écart dans une autre cour, il avait du mal à retrouver son souffle et toussait pour dégager ses bronches. Il a été évacué à l’hôpital pour des examens de contrôle. »
Quid du « retenu (…) brûlé au visage et intoxiqué » ? Ah pardon, on s’en fout de lui. C’est le méchant, il a mis le feu, il est même pas courageux. On saura juste qu’il est toujours à l’hôpital.

Vient ensuite la description les luxueuses installations du CRA :
« 450 mètres carrés dans les locaux de l’hôtel de Police. Réservé aux hommes, il a une capacité d’accueil de 20 personnes réparties dans cinq chambres de quatre lits. À leur disposition, deux espaces sanitaires, deux salles de détente avec téléviseurs à écran plat dont une sert à la restauration, une cour conçue pour lutter contre le sentiment de cloisonnement, trois cabines téléphoniques, une machine pour changer de l’argent, un espace dédié aux visites (consul, avocats, proches), une salle de la Cimade, une unité médicale. Et la possibilité de garder librement cigarettes, briquets et autres effets. »
De quoi donner envie d’être enfermés nous aussi dans ce cocon douillet, choyés par des policiers aux petits soins. Mais pouvoir garder « librement » des cigarettes et des briquets… Tout de même, ne serait-on pas trop coulant avec ces « étrangers » pyromanes qui peuvent regarder la télévision sur un écran plat sans payer la redevance ?…

CRA

La cour qui permet de « lutter contre le sentiment de cloisonnement ».

Une petite conclusion avant de passer aux choses sérieuses :
« L’Égyptien est toujours hospitalisé. Les six autres ont été mis en sécurité et transférés au CRA de Toulouse. Celui de Bordeaux est fermé jusqu’à nouvel ordre. L’enquête privilégierait l’acte volontaire. »
On notera que notre fauteur de trouble est égyptien avant d’être homme et que les autres « étrangers » (sales bêtes !) ont été mis « en sécurité », c’est à dire enfermés ailleurs. Ah, le pouvoir des mots…

Mais oublions vite ces trouble-fête dont la condition nous importe bien peu pour pouvoir enfin s’étaler en louanges sur « un moment fort de mémoire ». Nous n’y sommes pour rien, il s’agit du vrai intertitre de cette fin d’article. Ce post contenant déjà une bonne tartine de propos nauséabonds, nous ne reproduisons que la conclusion de l’article :
« La Légion d’honneur pour Pierre Jean, ancien du GIPN. La médaille d’acte de courage et de dévouement pour des policiers récemment intervenus sur les lieux d’un braquage, d’une prise d’otages, d’un incendie ou de ce qui aurait pu être une noyade. À chaque fois leur sang-froid et leur courage ont permis de sauver des vies ou de raccourcir la liste des victimes collatérales. »

Au final, nous envoyons toutes nos félicitations à la talentueuse Florence Moreau qui maîtrise à la perfection ce que l’on pourrait qualifier de novlangue, en rabaissant les « retenus », les réduisant à des fauteurs de troubles sans jamais rappeler qu’ils sont aussi des détenus, et sans non plus expliquer pour quelles raisons l’état français a décidé de les enfermer. Mais comme rappelé à plusieurs reprises, ils sont étrangers. Donc coupables ?
Restent heureusement nos vaillants policiers, bien français eux – la preuve, ils chantent la Marseillaise – qui déploient tout leur courage pour sauver des vies, fussent-elles étrangères.
Jolie leçon de passage de brosse à reluire sur les galons des forces de l’ordre.
Nous espérons que Manuel Valls aura apprécié.
Quant à notre méchant incendiaire, il risque bien de passer du statut de « retenu » à celui de « détenu » si l’on en croit le précédent de 2009.