L’ours papon.

En ces temps de stigmatisation de « l’autre » où l’on montre tour à tour le pauvre, le rom ou l’arabe comme le coupable – de quel délit, on aimerait bien le savoir -, la petite délation tranquille semble faire son retour à Bordeaux qui s’est toujours vaillamment illustrée dans ce domaine, notamment lors du dernier conflit mondial.

A la base, quelques commerçants et habitants du quartier Saint-Paul mécontents de devoir côtoyer ce qui, pour eux, doit constituer la lie de la société – à savoir alcoolos et toxicos plus ou moins à la rue – et qui décident de placarder sur les murs du quartier un appel à la délation. Prenant les devants, ils signent leurs affiches « des habitants fâchés » en précisant bien « pas fachos », comme s’ils avaient deviné à l’avance comment serait perçue leur démarche, à classer avec les « je suis pas raciste mais j’aime pas les arabes » ou « je suis pas homophobe mais j’aime pas les pédés ».
Avec un logo qui rappelle le concept américain des « voisins vigilants » (qui ne brillent pas par leur ouverture d’esprit), les « pas fachos fâchés » invitent les habitants à prendre part à un « safari » photo dont les clichés seront exposés sur Facebook. Aïe, attention au vocabulaire ! Nos « fâchés pas fachos » comptent-ils bientôt exposer les têtes des dealers qu’ils auront fait tomber au-dessus de leur bar ou de leurs cheminées ? Car oui, selon eux, tous ces gens qui se rassemblent dans le quartier pour écluser des bières de mauvaise qualité sont des dealers. De même que tous les roms sont des voleurs et des profiteurs, ce qui facilite et légitime ainsi toutes les expulsions de squats, on accuse ici les consommateurs d’être aussi, et surtout, des dealers, donc des criminels, comme on peut le lire sur la page Facebook de nos justiciers en herbe : « Nous dénoncerons donc tous les délits, leurs crimes de quelques façons que ce soit jusqu’à ce que le calme et la salubrité soit revenus dans notre quartier. » (la faute d’accord n’est pas de nous…)

faches

Surveiller et dénoncer, une tradition locale.

Un quartier qui ne brille pas par sa solidarité. On pourra en effet se souvenir des pétitions qui ont circulé pour l’ouverture d’une bagagerie pour SDF rue Ausone ou celle de la Case rue Saint-James. Ici, pas de place pour les pauvres : on veut des gens avec du pouvoir d’achat ! Qui peuvent consommer leurs bières dans des bars, pas dans la rue.

Ce qui nous chagrine le plus dans cette histoire, c’est que cette chasse à la différence émane apparemment de personnes appartenant à une communauté qui a longtemps été également montrée du doigt et harcelée. Et alors que l’on assiste à un retour en fanfare des propos homophobes et que certains se remettent à « casser du pédé » , des membres de cette communauté appellent à leur tour à taper sur des « pas comme eux » ; sur des éclopés, des victimes du système, criminalisés plus que criminels. Un statut social privilégié semblant faire oublier à certains ce qu’ils ont eux-mêmes peut-être vécu…

On pourra malgré tout se rassurer un peu en voyant que certains habitants du quartier, pas dupes, n’entendent pas être assimilés à ce genre de pratique. On peut par contre retrouver dans les « amis Facebook » de cette fameuse page, notre élu local Fabien Robert, grand ami des pauvres et des exclus.