La journée des femmes qui n’ont besoin de rien

Toujours opprimées, mais dans le LOL.Sur le site bordeaux.fr, l’un des articles consacrés à la journée du 8 mars débute ainsi : « Chaque année, la mairie de Bordeaux participe à la journée internationale pour les droits des femmes. En 2013, elle poursuit son soutien auprès des femmes engagées ». Pas mal, vous direz-vous, soutenir des femmes engagées, voilà qui semblent plutôt chouette. Mais attendez, nous sommes taquins et avons coupé la phrase avant la fin. Fin qui provoquera hilarité ou, beaucoup plus probable, consternation : « En 2013, elle poursuit son soutien auprès des femmes engagées en accueillant à l’Hôtel de Ville le salon Professionn’Elles. »

Oui, à Bordeaux les femmes engagées ne luttent pas pour leur émancipation, pour une égalité sociale et économique ou contre le harcèlement et le sexisme à quelque niveau que ce soit. Non, ici la femme engagée est une femme qui entreprend. Ah, entreprendre… Exploiter son prochain pour réussir, quel joli but dans la vie. Si nous suivons bien, selon la ville de Bordeaux, une femme engagée est une femme qui se révèlera pouvoir être aussi pourrie que le plus pourri des hommes.  En gros, l’opportunité leur est offerte d’exploiter certaines catégories de la population afin que les hommes puissent continuer à les opprimer tranquillement et l’air de rien. Le principe du « je te donne un tout petit peu pour te faire oublier tout ce que je te prends ». Et l’on met donc à l’honneur ces femmes qui en veulent ! Des qui veulent pas qu’on les cantonne à la cuisine et aux couches, mais qui se demandent malgré tout comment « concilier vie privée et vie professionnelle de la femme entrepreneur », et qui se verront proposer des ateliers de relooking et des conseils coiffure. Et si la vie privée (c’est à dire en gros, et si l’on en croit le discours patriarcal dominant, le ménage, les repas et les enfants), elles laissaient un peu les hommes s’en charger ? Et si on laissait les femmes s’habiller et se coiffer comme elles le souhaitent ? On travaille moins bien sans escarpins ou sans balayage ? N’est-ce pas plutôt cette vieille image de la femme « qui doit savoir bien se tenir » qui perdure tout simplement ?

La journée internationale des droits de la femme trouve son origine dans les luttes des femmes travailleuses, certes, mais travailleuses ouvrières, prolétaires et doublement exploitées. Et le brushing et les talons hauts, tout comme la création d’entreprise, ne figuraient sûrement pas dans leur liste de revendications émancipatrices. Si cette fameuse égalité est peut-être réelle chez les femmes chefs d’entreprise, il n’en est rien pour toutes les autres. La lutte féministe va de pair, et de fait, avec la lutte de classe. Deux combats liés à mener de front, car cette émancipation n’est qu’un leurre lorsqu’elle ne s’applique qu’à des femmes faisant partie des classes sociales dominantes et/ou aisées. Jolie mascarade donc, que nous offre encore une fois Bordeaux la bourgeoise, niant, en ne les évoquant pas, toutes les attaques quotidiennes faites aux femmes. L’égalité ne viendra pas d’un meilleur statut social et professionnel, mais de la destruction pure et simple d’une société patriarcale ET capitaliste – quand on vous dit que c’est lié…

femmesrouges

Moins de patronnes, plus de drapeaux rouges !

A l’initiative de ces rencontres, une asso qui, outre révéler toutes ces chefs d’entreprises à elles-mêmes, veut également mettre les femmes à égalité avec les hommes question bêtise, en allant saccager le sud marocain avec de grosses tutures, sous couvert d’humanitaire.

Mais il en est ainsi : le 8 mars, tout le monde est féministe, surtout en façade et pour un jour seulement. Même notre al1juP* qui débite un chapelet de clichés dans un numéro spécial femmes de Bordeaux Magazine intitulé Bordelaises :

Est-ce que vous vous sentez féministe ?
« Est-ce que j’ai envie d’aller militer, d’aller défiler dans la rue pour le droit des femmes ? Pas sûr. Est-ce que je me sens en harmonie avec la gent féminine ? Oui. J’aime beaucoup leur compagnie. Je trouve les femmes plus accrocheuses, plus travailleuses, plus déterminées que beaucoup d’hommes. Et on me dit souvent que j’ai un côté féminin : je suis sensible, j’aime bien la poésie, la musique… »

Oui, bien sûr, être femme c’est être sensible, aimer la poésie et la musique… Et les noirs courent plus vite, sautent plus haut et dansent mieux que les blancs.
Alors ton 8 mars, ville de Bordeaux, on n’en a gavé rien à faire.

*al1juP est l’incarnation virtuelle qui sévit sur le web du dénommé Alain Juppé