La censure sélective.

S’il est un terrain sur lequel la gauche et la droite françaises se retrouvent sans effort, c’est bien celui de l’incompétence. Nouvelle preuve avec ces quenelles qui envahissent depuis peu les médias et la scène politique, alors que nombre de militants dénoncent Dieudonné et son discours depuis plusieurs années déjà.

 

Le gouvernement peut-il punir des propos qu’il tient lui-même ?

Le truc de notre gouvernement pour lutter contre l’extrême-droite, c’est l’interdiction ; souvenons-nous des feues Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires et Troisième Voie et de l’inefficacité de leur dissolution. Face au phénomène de la quenelle et aux propos de Dieudonné (qu’ils ont découvert avant-hier) Valls et Ayrault n’ont donc rien trouvé de mieux que de pondre une circulaire à destination des préfets intitulée « Lutte contre le racisme et l’antisémitisme – manifestations et réunions publiques – spectacles de M. Dieudonné M’Bala M’Bala ». Ils nous lancent ça tel quel, décontractés et relax : empêcher la banalisation des propos racistes et antisémites. Et Valls d’en rajouter une couche – par-dessus celle qu’il tient déjà – en précisant « La lutte contre le racisme et l’antisémitisme est une préoccupation essentielle du gouvernement et exige une action énergique ».

Doit-on donc s’attendre de la part du gouvernement à une action aussi énergique que lorsque le ministre de l’Intérieur nous expliquait en septembre 2013 que les roms avaient « vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie » ? Ou plus anciennement, en 2009, lorsqu’il souhaitait voir « plus de blancos, plus de whites » dans les rues de sa ville d’Evry ? Deux exemples parmi tant d’autres…

Non, la police, donc le pouvoir, c’est « lui ». Et cette circulaire n’a absolument pas été mise en place pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme au sens large, mais pour punir de tels propos uniquement s’ils sont tenus par une personne en particulier : Dieudonné. Je n’apprécies pas, que dis-je, je vomis ce personnage et son discours de tous mes muscles abdominaux, mais l’on se doit de noter la politique du deux poids deux mesures appliquée dans le cas présent. En quoi des propos antisémites tenus par un « humoriste » seraient-ils plus graves que des propos racistes tenus par un ministre qui, lui, n’a pas été et ne sera jamais sanctionné ?

Le gouvernement est incapable de proposer quoi que ce soit pour contrer la montée de ces idées, tout simplement parce qu’il applique lui-même une politique raciste. Ce n’est pas une dictature et ils ne sont pas non plus devenus fous : ils essaient simplement de garer leurs miches au frais.

 

Juppé aussi a la censure sélective.

Et ici, à Bordeaux, notre bon Juppé n’est pas en reste et s’est même fait remarquer – encore une fois ! – au niveau national en étant le premier maire à prononcer l’interdiction de la tenue du spectacle de Dieudonné dans sa ville. Là aussi, bidonnons-nous quelque peu.

juppé

Notre Alain, nouvellement et auto-adoubé chevalier de l’antiracisme, nous appelle donc, nous bordelais, à combattre l’antisémitisme et le racisme sous toutes formes.

Permettons-nous donc quelques petits retours en arrière pour tester en quelque sorte la cohérence d’Alain.

 

L’église Saint-Eloi.
Souvenons-nous du cadeau qu’il fît à la fraternité Saint-Pie-X – sous l’égide du très traditionaliste Institut du Bon Pasteur – en les installant dans l’église Saint-Eloi. Souvenons-nous également de ce reportage des Infiltrés et notamment du passage sur le Cours Saint-Projet fondé en 2005 par l’Association Saint-Projet, sous la présidence de l’avocat bordelais Thomas Rivière ; association constituée de paroissiens de l’église Saint-Éloi qui dispense des cours d’histoire sous un angle révisionniste :

 


Ce que l’on appelle un mensonge par omission.

 

Une façon de présenter les faits historiques qui amènent de jeunes garçons à tenir les propos que l’on peut entendre dans cette autre vidéo :


Cet antisémitisme-là ne choque pas Alain Juppé.

 

Alain Juppé n’a jamais daigné revenir sur cette erreur de sa part et, bien pire, semble très bien vivre le fait d’avoir appuyé une association qui enseignait l’antisémitisme à des enfants. Suite à la diffusion de ce reportage, Juppé avait bien tenté de se rattraper, comptant sûrement sur une amnésie collective, mais n’avait réussi qu’à se ridiculiser. De là à condamner les propos tenus dans le reportage et parler d’interdiction, il y a un grand pas qu’il n’a jamais franchi. Y aurait-il pour monsieur Juppé un bon et un mauvais antisémitisme ? Le bon étant bien entendu celui proféré par des catholiques bien blancs, le mauvais émanant d’une personne qui sera toujours, avant tout et aussi détestable soit-elle, perçue comme noire ? Et si l’on reproche à Dieudonné d’avoir fait baptiser son fils – avec Jean-Marie Le Pen comme parrain – en cette même église Saint-Eloi par l’abbé Laguérie, jamais personne n’est allé reprocher à la fraternité Pie-X d’avoir de son côté accueilli Dieudonné.

Concernant l’abbé Laguérie, un extrait d’un portrait paru dans Libération en 2006 :

En 1987, il déclare à Libération à propos des juifs : «Depuis quarante-cinq ans, ils tiennent la France en dictature, ils contrôlent les médias et la banque…» En 1996, il célèbre les obsèques du milicien Paul Touvier qu’il décrit comme «une âme délicate, sensible et nuancée». Devant le «tribunal divin, il n’y a pas de médias ni de coups médiatiques, pas de communistes, pas de franc-maçonnerie, pas de partie civile et pas de Licra [Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, ndlr]», déclare l’abbé qui se présente alors comme «l’avocat de Paul Touvier auprès de Dieu». En 2003, l’abbé Guillaume de Tanoüarn, prêtre intégriste et directeur de la publication de la revue Pacte ­ Laguérie étant membre de son comité de rédaction ­ est condamné pour provocation à la haine raciale. Il lui est reproché d’avoir publié un article d’un dénommé Claude Rousseau, selon lequel les Maghrébins sont des «benladenistes en herbe». Les «Arabes envahissent Lutèce, Lugdunum ou Phocée, c’est la France qu’ils menacent d’étrangler». Les juifs sont des «financiers transnationaux». Il existe une «solidarité foncière entre ces deux mondes», une «collusion d’intérêts» pour affaiblir la France.

Qu’on ne vienne pas nous dire qu’Alain Juppé ignorait les idées du bonhomme quand il lui a fait don de l’église Saint-Eloi.

 

L’éloge de Bainville.
De même qu’il peut accuser d’antisémitisme une personne et pas l’autre pour des propos équivalents, Alain Juppé est aussi capable de parler de Jacques Bainville de façon extrêmement positive sans ne faire ne serait-ce qu’une petite allusion aux idées que cet « historien » controversé, proche et disciple de Maurras, diffusait.

juppeBainvilleJacques Bainville, qui a toujours ses adeptes qui ne cessent d’affirmer que jamais, ô grand jamais il n’a été antisémite, a pourtant écrit en 1927 à propos de Heinrich Heine : « C’est la grande impureté de son sang, c’est la névrose juive qui fait de Henri [sic] Heine un poète malsain, un poète a déconseiller et à éviter. » Pour Juppé par contre, Bainville n’est pas à déconseiller ni à éviter. Et il balance sa prose dans un numéro du Figaro Magazine sorti en 2000, aux côtés de gens très respectable tels Paul-Marie Coûteaux (fondateur du SIEL), Jean-Marc Varaut (monarchiste et avocat qui défendit entre autres Jacques Médecin, Bob Dénard ou Maurice Papon), Jean Dutourd (écrivain monarchiste qui animait une émission sur Radio Courtoisie), le général Pierre-Marie Gallois (chantre de l’arme atomique et créateur de Gerboise Bleue), ou Hubert Védrine (le socialiste pote de Bernard Arnault que la droite envie au PS). Ces interventions étaient intégrées à un article signé Jean Sévillia, autre historien contesté, actif sur Boulevard Voltaire, qui doit d’ailleurs venir présenter son dernier ouvrage le 15 janvier à Bordeaux, à l’athénée municipal.
L’extrait d’Alain Juppé est tiré de l’article original du Figaro Magazine repris sur le site personnel de Jean Sévillia.
Sur Bainville et Sévillia, voir les articles très complets des Historiens de garde et d’Aggiornamento.

 

Accueillir l’antisémitisme dans une salle municipale.
Sévillia donc, va pour la seconde fois en trois ans venir à Bordeaux réécrire l’histoire à l’invitation d’une association répondant au nom d’Amitiés Françaises dont l’adresse est également celle de la feue Fédération des Étudiants Royalistes d’Aquitaine et de Restauration Nationale, à savoir tout simplement l’Action Française. Comme en janvier 2012, la conférence se tiendra à l’athénée municipal de Bordeaux. Athénée municipal qui est comme une seconde maison pour tout ce que compte la région comme organisations ou associations d’extrême-droite. Outre les royalistes, s’y produisent régulièrement les soraliens d’Egalité & Réconciliation. Devant l’absence de réaction – hormis de la part de la Licra – sur le fait de voir ce type de groupe venir exposer sa théorie du grand complot sioniste et illuminati dans une salle municipale, je m’étais permis d’interpeller la mairie à ce sujet.

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Je n’ai jamais eu de réponse sur le fait que la boîte d’édition d’E&R, Kontre-Kulture, ait réédité le pamphlet antisémite de Drumont La France juive, et que ce livre ait pu être disponible à la vente en fin de conférence au sein même de l’athénée municipal. Encore une fois, la diffusion de propos et d’écrits antisémites ne dérange Alain Juppé et son équipe que lorsque qu’elle n’émane que de certaines personnes. Alain Soral doit être considéré comme respectable – et fréquentable ? – par la mairie de Bordeaux.

Petite sélection des sauteries d'E&R à l'athénée municipal de Bordeaux.

Petite sélection des sauteries d’E&R à l’athénée municipal de Bordeaux.

 

Il est fort honorable que Juppé ait arrêté de manger des cerises en hiver. Mais il faut aussi arrêter de manger des abricots, des fraises ou des tomates hors saison. La cohérence voudrait que suite à cette décision d’interdire la tenue du spectacle de Dieudonné, il en soit ainsi avec toute personne tenant ou ayant tenu des propos comparables, c’est à dire antisémites ou racistes. Ce que je vois pour le moment, c’est que certains semblent bénéficier de passe-droits. Et qui dit passe-droits, dit « petits copains » ; de là à ce que Juppé admette ces gênantes sympathies…