Karfa Diallo : l’antiracisme institutionnalisé.

Ce jeudi 14 novembre se tenait sur le Parvis des droits de l’homme de Bordeaux un rassemblement en solidarité avec Christiane Taubira, rassemblement appelé par la Fondation du Mémorial de la Traite des Noirs, association présidée par Karfa Diallo. L’occasion de rappeler quelques accointances et propos étonnants.

Un antiracisme sélectif
Il est dommage de devoir attendre qu’une personne connue soit victime de racisme pour que les classes politique et médiatique se réveillent. Sans parler de l’hypocrisie de ces mêmes élus et médias qui semblent avoir oublié qu’ils sont eux-mêmes responsables de cette montée récente des paroles et actes racistes. La république ne réagit donc que lorsqu’une élue est attaquée ? Quid des anonymes qui subissent au quotidien les « bamboulas » et les « va manger ta banane » ? Les attaques racistes seraient donc acceptables ou inacceptables suivant la personne qui en fait les frais, étant entendu que le Noir qui a « réussi » aura la « légitimité républicaine » pour être défendu en priorité face à celui qui ramasse nos poubelles ou construit nos maisons. Un antiracisme sélectif en quelque sorte…

Non, nous ne sommes pas tous des Christiane Taubira. Beaucoup de non-ministres ont déjà été traités de singes sans susciter aucun émoi dans la classe politique ou associative.

Non, nous ne sommes pas tous des Christiane Taubira. Beaucoup de non-ministres ont déjà été traités de singes sans susciter aucun émoi dans la classe politique ou associative.
Au micro, Karfa Diallo. photo © Mehdi Fedouach / AFP

En parlant de sélection et d’échelle de valeurs, revenons rapidement à Karfa Diallo. Car ce dernier a l’étrange tendance à donner plus ou moins d’importance et de gravité à un acte ou une parole raciste suivant la personne qui en fait les frais. On se souviendra de son communiqué de soutien à Dieudonné et de cette phrase notamment : « La Fondation du Mémorial de la traite des noirs dénonce l’hypocrisie de certains acteurs politiques et associatifs locaux, toujours prompts à défendre des causes complètement déphasées tandis qu’ils assistent sans broncher au piétinement de la mémoire des africains et de leurs descendants à Bordeaux »

En d’autres termes : l’antisémitisme c’est dépassé, ma lutte à moi est la plus importante. Mais ce que ne dit pas Diallo, c’est que sa Fondation est la première à ne rien faire.

Un comité de droite
Car en 2005 Juppé, inéligible pendant un an suite à l’affaire des emplois fictifs de la ville de Paris, l’appelait via son remplaçant Hugues Martin pour intégrer le Comité pour la Réflexion sur la Traite des Noirs au sein d’une équipe menée par le droitard Denis Tillinac. Diallo a depuis changé le nom de son association et tiré un trait sur ses revendications premières. Si la mémoire des africains de Bordeaux est oubliée ou piétinée, c’est avant tout par la Fondation elle-même. Mais coincé dans le carcan institutionnel, Diallo préfère cracher sur d’autres et donner une vision hiérarchisée des luttes qu’il considère valables ou non, plutôt que de ruer dans les brancards au sein du Comité au risque d’en être exclu. La municipalité a su d’entrée le bénéfice qu’elle avait à tirer à intégrer Karfa Diallo à son projet : le faire taire, et l’utiliser pour faire passer par la bouche d’un homme noir un message de soumission volontaire de tous les Noirs de France.

Pour preuve, et parce qu’il serait malhonnête de m’approprier un travail rigoureux fait par d’autres, je vous invite à lire l’excellent billet sur Dieudonné disponible sur le blog Opération Poulpe, et notamment toute la seconde partie (extrait ci-dessous) consacrée à Karfa Diallo.

L’homme en effet n’a pas toujours été aussi critique envers les autorités que dans ce communiqué de soutien à Dieudonné. Au contraire, son action s’est toujours inscrite dans un cadre plutôt institutionnel et c’est ainsi qu’en 2005, il accepte d’entrer dans une instance crée par la Mairie d’Alain Juppé : Le Comité pour la Réflexion sur la Traite des Noirs. Cette instance, clairement , est une réponse à la lutte des associations pour faire reconnaître l’esclavage et ses responsables, mais c’est aussi une tentative de récupération et de de détournement institutionnel, et qui va très vite s’orienter vers une euphémisation du problème , une absence de désignation claire de l’ensemble des responsabilités, et surtout une forme de retournement victimaire.

Quant à la fameuse Marche des Républicains dont tous les politiques se gargarisent depuis deux jours, son but est exactement le même que le Comité : s’approprier et voler aux victimes une lutte afin d’une part de la museler, et d’autre part d’en faire un argument électoraliste avec les municipales qui approchent.

Et parce que je ne souhaite pas moi-même parler à la place de, je terminerais avec l’extrait d’un article de James Baldwin paru en 1965 dans le magazine Ebony et intitulé « La culpabilité de l’homme blanc » :

A présent, si en tant qu’Homme noir je crois profondément que je mérite mon Histoire ainsi que le traitement qui m’est fait, alors il me faut également – fatalement – croire que  les Blancs méritent la leur ainsi que le pouvoir et la gloire que leur témoignage et l’évidence de mes propres sens m’assurent qu’ils possèdent. Et si les Noirs tombent dans ce piège, le piège de croire qu’ils méritent leur destin, les Blancs eux tombent dans le piège encore plus accablant et compliqué de croire qu’ils méritent le leur ainsi que leur sécurité relative, et que les Noirs n’ont par conséquent besoin – comme l’ont fait les Blancs – que de s’élever à leur niveau. Mais on ne peut tout simplement pas dire cela. Pas seulement pour des raisons de politesse et de charité, mais aussi parce les Blancs portent en eux une crainte soigneusement étouffée que les Noirs ont très envie de faire aux autres ce qui leur a été fait à eux. De plus, l’histoire des Blancs les a conduit à un endroit affreusement déconcertant, où ils ont commencé à perdre contact avec la réalité — ce qui veut dire avec eux-mêmes — et où ils ne sentent pas réellement heureux car ils sont conscients de ne pas être réellement en sécurité. Ils ne savent pas comment cela s’est produit ; ils n’osent pas examiner la façon dont cela s’est produit. D’un côté, ils peuvent difficilement se permettre d’ouvrir un dialogue qui, s’il se veut honnête, doit devenir une confession personnelle –  un appel à l’aide et à la guérison, ce qui, je le crois vraiment, est à la base de tout dialogue ; et d’un autre côté, le Noir peut difficilement se permettre d’ouvrir un dialogue qui, s’il se veut honnête, doit devenir une confession personnelle qui fatalement contiendrait une accusation. Et pourtant, si aucun de nous ne se permet cela, nous périrons chacun dans ces pièges dans lesquels nous luttons depuis si longtemps.