Cours de l’Yser : bourgeoisie, municipalité et médias unis contre les pauvres.

Gentrification, mode d'emploi.

Le 31 mars 2015, un arrêté municipal a été pris concernant l’heure de fermeture des débits de boissons et des restaurants, établissements de nuit et de divertissement situés dans un périmètre autour et sur le cours de l’Yser. Désormais, et ce jusqu’au 31 mars 2016, l’heure de fermeture est fixée à minuit au lieu de deux heures du matin. Peut-on rêver mieux pour tuer toute vie dans le quartier ?

Cet arrêté fait suite aux plaintes auprès de la mairie d’un collectif de riverains, minoritaires, qui n’a pas hésité à donner du quartier une image déplorable et volontairement exagérée, afin que tout soit fait pour qu’il devienne « propre et sûr ».

 

Les bourgeois.

A la tête de ce collectif, et nous venant de Bordeaux Caudéran – ancienne commune rattachée à Bordeaux par Chaban-Delmas pour y gagner ses traditionnelles voix de droite –, quartier réputé pour n’être habité que par des bourgeois et petits bourgeois, Laëtitia et Laurent Crémoux – je me permets de donner leurs noms puisqu’ils ont choisi de s’exprimer ainsi dans les médias – se sont installés au début du cours de l’Yser il y a quatre ou cinq ans, sûrement attirés par les prix bas (pour qui a de l’argent) et fort possiblement en recherche d’un certain exotisme populaire. Respectivement enquêtrice sociale et expert financier co-gérant d’un cabinet conseil, les Crémoux semblent déçus du voyage. Face à l’échec de leur intégration dans le quartier et pétris de leur position sociale supérieure, ils ont décidé, plutôt que de partir ou d’essayer de s’adapter, de faire en sorte que ce soit tout le reste du quartier qui soit refait à l’image idéalisée qu’ils se font d’un quartier « populaire et cosmopolite ».

C’est ainsi qu’ils ont décidé de mettre en place une pétition et un collectif de riverains afin d’interpeler la mairie pour que « la police municipale s’exerce » dans le quartier comme demandé dans leur pétition :

« Urine sur les trottoirs, saletés, tapage nocturne, musique, alcool sur la voie publique. Les clients des établissements situés sur le cours s’installent sur le trottoir et la voie publique. Nous demandons que la police municipale s’exerce, afin que le quartier retrouve ses droits en terme de tranquillité. »

Le mot "propore" sonne ici salement à mes oreilles.

Le mot « propre » sonne ici salement à mes oreilles.

Parce qu’à les croire, ce quartier constitué par les Capucins, le cours de l’Yser et les rues environnantes est une « zone de non-droit » digne de New York 1997 croisé avec Mad Max 2, où des hordes de « punks à chiens se coupent les cheveux dans l’entrée de la boulangerie » et où des personnes « se prostituent sous nos fenêtres ». Pire ! Ces gens se retrouveraient dans des bars et des restaurants, comme nous l’affirme Laëtitia Crémoux dans Sud Ouest :

« Les établissements ouverts n’ont pas d’autorisation, ni pour vendre de l’alcool, ni pour monopoliser les trottoirs, ni pour mettre de la musique à fond, et ils n’ont pas de toilettes, donc les gens vont sur le trottoir…. On a compté 15 points de vente et de consommation d’alcool entre les Capus et la rue Lafontaine, sur moins de 500 mètres. On ne risque pas la déshydratation ! »

Ce qui est drôle, c’est que cette description pourrait tout aussi bien s’adapter à d’autres quartiers comme la place de la Victoire où, tous les jeudis soirs et les week-ends, des meutes d’étudiants bourrés envahissent les trottoirs, bloquent la circulation, cassent des bouteilles en verre, harcèlent sexuellement et vomissent où ils le peuvent sans que personne ne trouve à y redire. De même dans plusieurs endroits du quartier rupin de Saint-Pierre où, outre les trottoirs servant d’urinoirs et de vomissoirs, je me souviens avoir vu un groupe de jeunes hommes abandonner leur « amie » saoule et sans connaissance sur un trottoir ; sans parler de la « drague » plus qu’agressive pratiquée par ces jeunes gens biens…

Mais le plus gros média local préfère relayer les propos outrés de nos trentenaires parfaits, trop heureux de faire le buzz sur le dos d’une classe sociale défavorisée.

 

Les médias.

Car à Sud-Ouest, tout le monde semble avoir été fort ému – si l’on en croit le nombre d’articles consacrés à ce sujet et que vous pourrez trouver via le moteur de recherche interne du site du journal – par ce couple qui gagne fort bien sa vie et que les pauvres et laissés pour compte, mis à l’écart et sur le carreau par la société capitaliste, n’ont de cesse d’embêter. Sud Ouest boit leurs paroles avant de la retranscrire texto, sans apparemment trop vérifier leurs dires.

Et manière d’en rajouter une couche dans l’image post-apocalyptique du cours de l’Yser, Isabelle Castéra (plume lourde de Sud Ouest) mêle aux incivilités et met sur le dos des habitants (les « méchants » qui boivent, pas les « gentils » qui paient leur loyer) la saleté des rues et l’état des trottoirs et de la chaussée. Qu’ont à voir les rues défoncées, les pavés descellés et les poubelles qui débordent avec ce qu’elle décrit comme des incivilités ?

« Dans ce coin de Bordeaux-Sud, tout semble anarchique (sic). Depuis la chaussée, dans un état lamentable, sans oublier les trottoirs, les immeubles, la propreté, les poubelles qui débordent, les déjections en tout genre. De nombreux établissements nocturnes fonctionnent sans Licence IV, ce qui ne les empêche pas de vendre de l’alcool, ni d’en consommer, y compris sur le trottoir, bien au-delà des heures autorisées. Les voitures stationnent en double et triple files, se défiant du code de la route, elles roulent beaucoup trop vite. Un cycliste a été renversé récemment par un bolide. »

La journaliste mélange tout et ne parle surtout pas du fait que, contrairement au quartier Saint-Pierre où les camions poubelles passent chaque jour (et parfois même plusieurs fois par jour), ce n’est le cas que deux fois par semaine sur le cours de l’Yser et les rues adjacentes. Même différence de passages en ce qui concerne les camions de nettoyage de la voirie. Il est ainsi, en assurant un service public plus que minimum dans certains quartiers, très facile de mettre la saleté des rues sur le dos des habitants. Ou plutôt de « certains » habitants comme le souligne Isabelle Castéra dans une phrase qui fait plus que flirter avec le racisme :

« Un quartier que l’on dit pudiquement riche de mixité sociale et ethnique. »

Et impudiquement Mme Castéra, comment dit-on ? Rempli de chômeurs fainéants, de noirs et d’arabes ?

Tiens, une des membres du collectif de riverains est sur la même ligne qu'iSabelle Castéra en diffusant sur son profil Facebook un article sur la délinquance d'Infos Bordeaux, média local raciste d'extrême-droite.

Tiens, une des membres du collectif de riverains est sur la même ligne qu’Isabelle Castéra en diffusant sur son profil Facebook un article sur la délinquance du média local d’extrême-droite Infos-Bordeaux.

 

La mairie.

Soucieuse du bien-être de ses (bons) citoyens et échaudée par la série d’articles sur le sujet de Sud Ouest, la municipalité a donc reçu nos riverains en colère et écouté leurs doléances. Résultat : l’arrêté municipal évoqué plus haut, le contrôle et la fermeture de plusieurs établissements, une présence accrue de la police et l’installation de caméras de vidéosurveillance, comme en atteste le compte-rendu du conseil municipal du 2 mars 2015 (à lire à partir de la page 269) reproduit en partie ci-dessous.

Sans parler d’une carte blanche à InCité, ce bailleur social connu pour racheter à bas prix, grâce au droit de préemption, des immeubles qui restent inoccupés pendant des années avant d’être réhabilités en appartements aux loyers prohibitifs. Il suffit alors de savoir qu’Emilie Kuziew, maire adjoint du quartier Bordeaux Sud (dont fait partie le cours de l’Yser), est administratrice d’InCité…

CMmairie

 

Le quartier de la débrouille.

Mon quartier, même s’il me fatigue parfois, je l’aime comme il est. Refuge de parias, retraités désargentés, bénéficiaires cotorep, inaptes au travail salarié, bref, toutes celles et tous ceux que la société ne veut pas voir. Ils ont ici toute possibilité de vivre comme ils le peuvent et tels qu’ils sont, en exposant leurs blessures qui parfois, effectivement, ont besoin d’être criées de façon agressive.

Il est fort possible qu’il y ait ici plus d’alcooliques, plus de « fous », bref plus de personnes exclues que dans d’autres quartiers du centre ville. Mais ils n’en sont pas pour autant plus agressifs ou dangereux qu’ailleurs – sans pour autant dire que certains ne le sont pas ; je ne suis pas si naïf ou hypocrite – et ce qui semble réellement gêner les Crémoux et leur poignée de riverains en colère, c’est que ces gens-là puissent s’exprimer, qu’ils se montrent et se fassent entendre. Les pauvres, c’est joli quand ça ferme sa gueule.

Et si parmi tous les commerces certains ne respectent pas les règles, c’est aussi ce qui permet de trouver des restos plus qu’abordables et sans chichis où tout le monde peut se payer un repas. C’est également l’un des rares quartiers où les patrons de bar remettent leur tournée au bout de deux ou trois visites dans leur établissement, quand ce ne sont pas tout simplement les travailleurs qui, à la débauche, paient la tournée à des gens qu’ils ne connaissent pas et avec qui ils ont simplement échangé quelques phrases.

Vous comprendrez donc, chers bourgeois en recherche d’émotions fortes (mais pas trop) auprès d’une classe populaire fantasmée, que votre mixité sociale qui n’a d’autre but que de nous écraser et nous chasser hors de la ville, on n’en veut pas.